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Winogrand,
ou l’art du coup de sonde

 

 
A
ujourd'hui moins connu que nombre de photographes de sa génération tels Arbus ou Frank, le travail de Garry Winogrand semble avoir été relégué en coulisse depuis sa mort au milieu des années 80. En presque trente ans, on ne trouve qu'une seule exposition de ses images, à Arles en 2001. C'est le grand mérite de cette rétrospective que de apporter un nouvel éclairage sur cette grande oeuvre. La sélection qui nous est proposée ici combine photographies déjà connues et de nombreux inédits posthumes. Il est difficile d’avoir une vue globale de l’œuvre tant le matériau est abondant. Cependant se fait jour l’unité d’un projet, qui a couru tout le long de la vie du photographe. Cette unité est la continuité d’une surprise devant l’image, toujours différente et parfois plus riche que ce qu’elle représente. Petit miracle que le photographe ne cesse d’approfondir.

Winogrand est un chasseur, un arpenteur de la ville américaine de l’après guerre, un regard vorace qui ne cesse pas de quêter cette assomption de l’évènement. Non pas tant celui qui, dans l’image informe le spectateur de l’importance de ce que la photographie dénote hors d’elle même, mais bien plutôt l’événement de l’image : ce qui, par l’image, émerge du néant, de l’invisibilité propre au flux des êtres et des choses, du « flot mouvant des multitudes »… Les photographies exposées nous exhibent des choses pourtant, bien présentes, qui nous rappellent à la réalité banale d’une époque : celle de la prospérité américaine ; ces hommes en vestons, ces femmes élégantes, ces meetings politiques avec leurs collections de sourires publicitaires, cette vie de la rue, ces architectures de buildings démesurés... Tout y est et pourtant et ce n’est pas cela, c’est bien plus que cela, bien au delà de la chronique documentaire: c’est un théâtre qui attend les trois coups, « une scène où rien ne se produirait si je n’étais là avec mon appareil », tout sauf du témoignage.
Il nous faut donc comprendre cet étonnant redoublement du visible qui émerge dans ces photographies, car c’est dans cet intervalle que se noue le rapport délicat de l’image à sa référence. Problème tant du statut documentaire de la photographie et de son éventuelle puissance expressive que du photographe lui même face à ce qu’il capture. Le parcours de Winogrand recoupe tous ces problèmes et peut être a t-il même su y trouver sa réponse propre. Nous verrons.

Lorsqu’il débute sa carrière, au début des années 50, c’est la grande époque des magazines tels Life, Look ou Collier’s dans lesquels la photographie, même très virtuose tient une place importante mais néanmoins toujours subordonnées à une narration qu’elle a pour mission d’illustrer. L’image raconte, elle redouble le texte d’un agrément visuel qui fleur bon le « fait vrai ». La chose elle même livrée comme telle par la magie de l’appareil. Une certaine standardisation de l’image en découle. L’intérêt de Winogrand est ailleurs.
 

 

 

Fortement marqué par le travail de Robert Frank et héritier infidèle de la grande tradition documentaire américaine incarnée par Evans, Lange, ou par les photographes de la Photo League comme Dan Weiner ou Paul Strand, il ne manifeste cependant jamais cette ambition de témoigner par l’image des conditions d’existence des plus pauvres. Issu du Bronx, son principal terrain est Manhattan, centre brillant et riche de New York. Il n’a jamais prétendu engager ses images au service d’une cause et refuse même de leur accorder une signification précise. Position sur laquelle il reviendra dans les dernières années de sa vie, admettant l’existence d’un certain contenu « symbolique ».

Le test de l'image
Parallèlement à son activité journalistique qu’il délaisse progressivement, il poursuit donc ses travaux personnels, explorant les possibilités formelles de l’image photographique elle même. Il s’agit d’expérimentations :« Le fait de photographier une chose change cette chose. Je photographie pour découvrir à quoi ressemble une chose photographiée ». L’acte de l’opérateur modifie le réel et crée cette chose hybride, nouvelle qui n’existe pas sans lui: l’instant visible, l’événement et sa chose. Ce n’est cependant pas un théoricien, souvent d’ailleurs il égare ceux qui tentent de circonscrire sa pratique en un discours. C’est un expérimentateur boulimique qui accumule des quantités abyssales de clichés, qui sonde la réalité, non pas dans le but de lui faire rendre des comptes ou de se dévoiler mais plutôt pour explorer le monde qui émerge à partir d’elle, dans le cadre et les dimensions propres à la photographie.

 Ainsi, ce que Winogrand tâche de faire en photographie s’apparente peut-être à ce que la science moderne a introduit dans l’analyse du mouvement. Dans l’ancienne physique le mouvement se concevait à partir d’une suite d’instants privilégiés, série de pose tendant vers une fin assignable. Le coup de génie de la science moderne a été de reconstituer le mouvement à partir de l’instant quelconque. Moment que l’on peut isoler, ne lui accordant privilège que d’être choisi. Choix contingent. Ainsi, lorsqu'il dit étudier l'Amérique, ce qu'il nous livre est une mosaïque constituée de fragments, éclats d'une Amérique de rêve ou de cauchemars. Partout, joie, futilité, démesure, ridicule cohabitent pêle-mêle sans se contredire et le constat pessimiste "nous n'avons pas aimé la vie" côtoie l'expression d'une grâce présente au coeur de toute banalité comme dans cette photographie superbement construite d'une femme déchaussée. Sans vision univoque ni intentions explicatives, ces images ne sont pas pour autant ambigües mais elles n’ont pas la prétention du message. Elles signalent plus qu’elles ne signifient.

 

 

 

 
 
Enrichir le visible
Au cour de sa carrière, Winogrand s’oriente de plus en plus vers l’usage du grand angle. La première salle expose quelques photographies de détail, prise au téléobjectif, qui isolent comme autant d’exercices de style, chaussures en mouvement, parapluie et bas de pardessus. Par la suite, l’usage de plus en plus fréquent du 35mm lui permet de construire ces assemblages de fragments distincts dont la cohésion n’est fournie que par le cadre et une somme d’équilibres fugaces qui sont sans doute ces plus belles réussites. Ainsi l’image n’explique rien, elle décentre et assemble et c’est la tension de l’espace entre les éléments qui anime l’image d’une présence qui se dérobe. L’espace se donne d’ailleurs bien souvent lui même comme étrange dans le léger basculement du cadre qui fait vaciller les lignes. Le plan orthogonal des immeubles et des rues tangue et capture dans son tourbillon l’équilibre et l’étrangeté des attitudes figées. Cela peut aussi se manifester dans la tension d’un regard de femme, tourné en lui même, dans un bus, chaviré lui aussi malgré l’assise solide des deux vieilles dames à l’arrière plan.

Il faudrait multiplier les descriptions si celles-ci pouvaient restituer cette puissance de l’image. Plus que la continuité d’un style ou une collection de « chefs d’œuvres » que Winogrand lui même auraient récusés, cette rétrospective nous livre un aperçu forcément fragmentaire d’une longue série d’essais, de tentatives, d’expériences qui parfois échouent, mais bien souvent mettent au jour des merveilles

Les humains sont la grande affaire du photographe, leurs attitudes, mouvements, expressions monopolisent son attention: partout, son monde est peuplé. A partir des trajectoires qu'il capture, il restitue comme les instants d'un tissage, l'écheveau inachevable, précaire des vies. Voir entre les êtres, l'espace de la divergence ou de la rencontre possible. Ces lieux sont multiples qui, tels ces carrefours où des piétons attendent, permettent ces compositions où se réunissent et se disjoignent les éléments du plan. Têtes, corps, regards irradient en tout sens, se croisent, s'appellent, se provoquent ou s'ignorent. Si le monde est un théâtre attendant les action du déclencheur, ses images, elles, jamais ne se font scène, les tréteaux sont absents et les personnages laissés à eux-mêmes. Le déclencheur opère cette surprenante transfiguration du banal en cette autre chose qui captive et émeut; nouvel ouvrage où rien n'est jamais pré-vu. Parfois le loufoque surgit comme pour cette femme au bigoudis ou cette sirène ondoyant en compagnie d'un porc, ou bien c'est l'incongruité de ce cowboy élastique, pris dans l'espace fortement rythmé de la rue.


Saisis dans le délaissement, tournés en eux même ou absorbés par le hors champ, les personnages sont souvent capturés à leur insu, ils ignorent ou doutent de l'acte qui vient d'être commis et leur regard trahit une question, une menace ou une complicité. Le regard change d'ailleurs radicalement la nature de l’effet produit, ces multitudes de paires d’yeux qui tracent leurs lignes de forces bouleversent les intentions du photographe. L’insu, c’est l’aléatoire des rencontres fortuites et des laisser-aller, la surprise. Le regard averti c’est le risque de la pose. Une perte, un gain ? On ne sait, c’est selon. Reste de toute façon ce talent de composition qui se renouvelle sans cesse. Entre cette scène de crime aux chaussures cirées, ce mendiant d’Épinal et cet enfant de la catastrophe à venir, quoi de commun sinon la continuité de ce regard aux aguets, combinant l’instant comme il respire.

A la fin de sa vie, Winogrand choisit de privilégier l’acte de photographier. il ne tire plus ses clichés, remettant à plus tard la vision des images, laissant après sa mort précoce plus de 6000 rouleaux non examinés. Il se place face au réel, guettant la surprise de l'évènement à faire éclore. Comme si l'acte de déclencher, de découper un instant dans le cadre du viseur était déjà l'enrichir. Si nous acceptons que tout instant est comme en attente d'évènements possibles que le photographe se charge de produire, alors peut être cet acte premier du déclenchement et la discrète persistance de l'image qui l'accompagne dans l'oeil de l'opérateur est elle l'expression nue de cette quête. C'est peut être à ce point que se manifeste au plus haut degré cet apparent paradoxe qui allie la spontanéité de l'instant et l'artifice de la composition, paradoxe que Winogrand n'essaie pas de résoudre, se contentant d'en explorer les richesses.

Pierre Braud


Garry Winogrand
Jeu De Paume
du 14 octobre 2014
au 08 février 2015
Paris


http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2012

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