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Julie Ramage, Marina L
Map’tite maman, galerie espace réduit, 10, rue Jean Macé 75011 Paris. Du 6 au 21 novembre 2014.

Julie Ramage
La vie de Pierre Judeaux, anciene brasserie Bouchoule, 2, rue Emile Zola, 93100 Montreuil. Du 15 au 30 novembre 2014.

 

 

 

 

 

 

Ma ptite maman
des femmes dans la prison

Cela se passe dans une petite galerie, au 10 de la rue Jean Macé ; quelques reproductions de photographies au collodion, six plaques gravées, accompagnées d’enregistrement sonores de voix féminines qui discutent, chantent et lisent leurs textes, leurs poèmes.
Mais qui sont ces voix, ces visages ? A qui appartiennent ces énigmatiques fragments de corps photographiés ?

Ne plus subir
Résultat d’un travail mené par Marina L et Julie Ramage pendant l’été 2013 à la prison pour femmes de Fleury-Mérogis, cette exposition est l’inverse d’une exhibition ; de ces traces visuelles et sonores n’émane que pudeur. Chacune des femmes, volontaires pour cette expérience, ne montre et ne dit que ce qu’elle veut. Là où le jugement et l’enfermement façonnent des identités subies, là où les dispositifs carcéraux figent les trajectoires singulières en des types propres au catalogue pénal, les réalisations exposées ici révèlent la quête d’une réappropriation de l ‘expérience vécue. De sorte que toute la souffrance du passé puisse être transmuée en pleine positivité expressive. Dans cette perspective, tout matériau est bon: un ventre, des mains tatouées au nom des enfants, un profil à-demi obscurci, un visage où le collodion a déposé sa marque, comme un voile impalpable. Là où l’image photographique a échoué à satisfaire aux exigences de cette réappropriation de soi, la plaque a été directement gravée, moyen de rendre inaltérable cette trace que l’on veut laisser, moins derrière que devant soi, comme un jalon vers une vie possible et meilleure.

A travers ces quelques oeuvres (pour des raisons juridiques, seule une partie a pu être exposée), se montre le processus par lequel se refonde une identité, celle que l’on se crée contre celle imposée du dehors. Dans ces tentatives, la mémoire est au centre et de fait, elle est omniprésente : les murs de la prison laissent un océan de souvenirs à découvert: des regrets ou de la nostalgie, des promesses de bonheur qui n’ont pas été tenues ou qui peut être n’ont jamais été que rêvées. Les mots recomposent en chants ou en poésies les plaies mal cicatrisées auxquelles on cherche à donner sens, trouver le rythme pour dire ce qui hante.             

Penser les plaies
Le collodion est un composé découvert au milieu du XIXe siècle et s’il a son usage en photographie, il peut aussi servir à soigner les plaies en créant un film protecteur favorisant la cicatrisation. Ainsi l’utilisation de ce procédé loin d’être anecdotique, entre en résonnance avec la matière même de ce qui est montré. Il est bien question de cicatrices mal refermées, mais ce qui blesse ici c’est la vie même, un passé qui perdure, qu’il faut endurer. Ici se joue une rencontre féconde entre une matière, un procédé et des sujets agissant.

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La vie de Pierre Judéaux
L’usage photographique du collodion est bien vivant aujourd’hui encore. Pour en témoigner, une autre exposition, à l’ancienne brasserie Bouchoule, à Montreuil. Il s’agit cette fois d’une plongée au cœur des restes d’une vie, entre ethnographie et mémoire familiale, menée par Julie Ramage, l’une des deux photographes de la précédente exposition.
Pierre Judéaux a passé toute son existence en un même lieu, la ferme familiale: mort en 2011, il y a vécu quatre vingt quatre ans, le temps que des strates d’objets, d’archives se déposent, que la photographie se charge d’exhumer. Ici encore, l’objet paraît émerger du néant, de ce fond noir bouché d’oubli. Il surgit comme un spectre, une relique presque irréelle telle ces mèches de cheveux coupés ou ces unes de journaux datant de la guerre. Ainsi, ces choses triviales acquièrent une dignité, celle de leur résistance désespérée contre l’oubli et la dissolution. Toute vie témoigne par ses traces, ces traces s’estompent et avec elles, le sens. C’est ce sens, déplacé dans le présent que cette exposition tâche de restituer. Dans ce but, des enregistrements sont proposés : la voix de Pierre Judéaux lui même, des récits de proches, des lectures de lettres qui animent les artefacts photographiés sans pour autant en altérer l’irréductible étrangeté.
Ainsi, la photographie qui fige la chose en un semblant d‘éternité, peut aussi bien en exprimer la précarité. La mémoire, la trace, l’oubli et la métamorphose qui ont été des champs fertiles que la photographie n’a cessé de d’ensemencer donnent toujours de nouveaux fruits. Dans ces recherches, la technique du collodion humide apporte sa pâte propre, son épaisseur et son mystère. Ainsi, certaines de ces images rappellent parfois celles de Sally Mann, qui s’est souvent servi de cette même technique. On y observe ce même jaillissement de l’objet photographié et une réflexion analogue autour de la trace, de l’identité et de la disparition.

  

Pierre Braud

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