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Bruno Barbey, Passages
 
Au deuxième étage de la Maison Européenne de la photographie se tient actuellement une grande rétrospective consacrée au travail du photographe Bruno Barbey. Les images réunies couvrent l’ensemble de son parcours ; soit cinq décennies où s’entremêlent des travaux de reportages journalistiques, rythmés par les grandes secousses de l’histoire du dernier demi-siècle et une production à plus long terme, plus personnelle qui laisse apparaître la quête d’une relation privilégiée avec le sujet photographié. Ces deux trajectoires, contemporaines l’une de l’autre, ne sont pas absolument contradictoires et c’est dans cette mise en parallèle que réside peut être l’un des grands mérites de ce qui nous est montré.
 

Plutôt que d’introduire une distinction inopérante entre photographie « informative », journalistique et photographie à vocation artistique, il semble ici plus fécond de rendre compte de la spécificité d’un regard traversant ces divers registres de l’image. Inutile d'y chercher quelque choix esthétique radical, ni quelque projet qui révolutionne la pratique photographique. Cependant cette sélection restitue une unité présente dès son premier travail de grande envergure consacré aux Italiens au début des années 1960. S'il n'a pas la spontanéité mélancolique d'un Robert Frank sondant les Américains ni la gravité d'un René Burri dans son portrait des Allemands, on voit déjà apparaître dans ces scènes de rue la pudeur souvent mêlée de complicité qui caractérise l'ensemble de son œuvre. Après ce voyage initiatique, il se tourne vers le photojournalisme en couvrant les manifestations de mai 68 à Paris et à Tokyo. La même année, il intègre l'agence Magnum et devient l'un des premiers reporters à oser la couleur, et il faut dire qu'elle lui va bien.
Soucieux de l'équilibre chromatique et des relations que les individus tissent avec leur milieu, il affine son sens de la composition, sans toutefois tomber dans un formalisme qui l'empêcherait de saisir sur le vif l’occasion toujours évanescente.
En parallèle de ses missions destinées à couvrir l'actualité, il construit une approche progressive, en retournant encore et encore sur les lieux de ses passages. Ces immersions intermittentes ont donné naissance à des travaux sur le Brésil, la Chine ou la Pologne, où ses séjours répétés à plusieurs années d'intervalle mettent en valeur les mutations des modes de vie des populations concernées, sous un angle plus affectif que politique.
  

Les marges de l’événement
Fuyant le scoop, l’image choc lors de ses reportages, l’intérêt du photographe se porte le plus souvent vers les marges de l’événement, juste avant, juste après ou légèrement à côté de la violence, de l’horreur ou du moment qui pourrait paraître décisif.
Même ses images de guerres, qui ne sont pourtant pas son sujet de prédilection, se distinguent par leur absence de complaisance morbide. Habitués que nous sommes au spectacle de corps humains meurtris et sanglants ou de visages déformés par la terreur, nous sommes frappés comme à rebours par leur sobriété. Elles marquent cependant et restent inscrites en mémoire car leur langage pousse à l’interprétation, à la manière d’énigmes partiellement déchiffrées. L'exemple ci-dessous, qui représente deux soldats blessés, l'un américain et l'autre sud-vietnamien, ne se situe pas au cœur de l'action, et fuit tout héroïsme ou toute indécence.
Sa force tient notamment au geste qui unit ces deux hommes dont les visages se rejoignent dans un même axe tandis que leurs regards divergent. Si l'un d'entre eux est tourné vers nous, ce n'est pas pour nous livrer un message explicite, rien n’est jamais donné.
   

 

 

Le voyage et la trace

Les images les plus fortes restent néanmoins celles qui, délaissant toute actualité, tout événement remarquable, nous invitent à un autre voyage, plus long, plus lent, plus silencieux. Creusant les mêmes traces, ces images portent en elles l’épaisseur temporelle de ses passages répétés. Selon ses propres termes, « un photographe doit apprendre à se confondre avec les murs […] Il lui faut soit prendre des images à la sauvette […] soit se faire admettre au terme d'une patience infinie. ». Une recherche de la juste distance, à la lisière de l’intime, sur ce fil ténu où s’efface tout parasitage extérieur, où le temps est comme suspendu. Fruits de compositions parfaites, certaines de ces images ne laissent véritablement plus sortir le regard. La magie opère ici encore à la manière d’une énigme qui cette fois reste indéchiffrable. Ignorant tout autre élément de contexte, n’ayant en main qu’un lieu, une date, qui ne réfèrent à aucun élément marquant de l’histoire récente, l’imaginaire est laissé à lui même, libre de recomposer une signification.
   

 

  
Cela explique peut-être son choix, dans ses essais photographiques, d'accompagner ses images de textes littéraires, souvent poétiques, plutôt que de légendes explicatives. La dimension narrative de la rencontre qui s'est opérée lors de la prise de vue est souvent suggérée dans la photographie même, comme cette scène de famille tzigane en Pologne où nous avons l'impression d'avoir été conviés. Si, dans cette image, on ne peut être sûr de la cause de l'hilarité générale, on est guidé par la composition et le jeu des regards, qui portent le nôtre vers le personnage central : tenant un verre à la main, et son couvre-chef dans l'autre, il a l'air penaud de qui vient de faire un faux-pas ou de se faire avoir. A côté de la galerie de portraits de famille qui tapisse le mur à l’arrière plan, face au spectateur, un miroir reflète l'un des personnages, et comme l'objectif du photographe, élève la scène au rang de souvenir de famille, plus authentique que tous les clichés figés déjà accrochés au mur. 
 

 

 
Ainsi les photographies de Bruno Barbey les plus réussies sont-elles comme des chambres, emplies d’échos, où l’imaginaire du spectateur peut ajouter sa voix propre sans rien dégrader. C'est le mouvement de la vie qui y résonne, mais aussi celui de l'Histoire, sans céder à l'impératif d'urgence et de spectaculaire auquel s'expose le photojournalisme.

Métissa andré
Pierre Braud  

http://www.mep-fr.org/evenement/bruno-barbey-passages/

Jusqu'au 17-01-2016 

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