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Mario Giacomelli
photographe métaphysique
 
La galerie Berthet-Aittouares a exposé récemment quelques photographies de Mario Giacomelli. Cet aperçu a été pour nous l’occasion de revenir sur certains aspects du travail de ce photographe poète du contraste.
Peut être faudrait il commencer par décrire pour mieux voir car ces images se tiennent comme en équilibre entre deux paliers du visible:
Ici, c’est un espace brulé, strié de noir, qui ondule avec ça et là comme une tâche d’encre marquant ponctuation ; ce sont des champs labourés. Ailleurs, c’est une surface blanche, écaillée par place, parcourue d’ombres aveugles, noirs fantômes de choses et l’on devine un mur, une friche, des êtres et une présence qui les fait apparaître.
Ces images ont un caractère brut qui, sans tromper, fait vaciller la lecture. Réduites à leur dimension de signes, les choses se lient et produisent d’intenses effets.
Quels sont ces signes ? Comment le photographe parvient-il à les faire vivre ?
 
 

 
Le corps et l’outil
Mario Giacomelli saisit la photographie à pleine main, à plein bras, il en fait son outil d’artisan et son appareil, modifié, simplifié pour répondre parfaitement à ses besoins parait être moulé à la forme de la main qui l’emploie. C’est une photographie première qui semble faite de la matière brute qu’elle recueille à sa surface : de la terre, du grain de la chair ; du noir et du blanc. Rien de simple cependant : tout cela est travaillé longuement ; avant, pendant, après la prise de vue, la main impose partout sa marque, manipule et retouche. Il faut un long travail pour en revenir à la main, au matériau brut, pour faire transiter par cet appareil issu de l’industrie toute la sève et le sang du monde.   
      

 

 

Le photographe se veut partie intégrante de ce qu’il grave : il est ses images, l’empreinte est un décalque de sa chair. Rien n’est jamais lisse, la netteté ne peut être un critère, il veut du contraste, des signes déchiffrables, la couleur ne serait ici que parasitage. La matière est pour lui un tissu de signes, la terre une poésie, une douceur et une douleur de la chair. Le noir et le blanc, tout est étendu sur ce même plan : la terre, la peau, les empreintes, les sillons et les cernes des arbres. La vieillesse du monde, sa souffrance et sa joie se lisent tout aussi bien sur le visage d’une vieille femme, dans la danse d’un séminariste que dans les replis du sol. Giacomelli écrit une poésie qui épouse les formes de la lumière, elle ne discrimine rien : dans ces images nous retrouvons un regard lavé devant ce qui se montre et que nous n’avions jamais vu tel. Toute chose est transfigurée par sa ferveur, ses portraits sont ceux de la terre, ses visages et ses corps, des topographies. Tout se rejoint, mêlé en un même substrat primordial : « Le paysage est né, au début en pensant à la matière même de l’homme, la chair : la terre est exactement pareille à la chair de l’homme1. »  
   

 

 
La vie des signes
  
Son regard révèle une matière tissée de symboles, de signes graphiques chargés d’un sens qui traverse chaque sujet. Malgré cela, grâce à cela peut être, cette photographie n’est jamais abstraite bien au contraire. Concrète au plus haut point, elle retrouve par delà toute figuration la trame symbolique des choses. Le signe graphique est alors le lieu des retrouvailles de la matière et du symbole. Terre-chair, sillon-ride-cerne…
La présentation en série, fréquente chez lui est souvent porteuse d’une narration. De même, les titres qu’il leur donne sont en lien étroit avec la littérature et la poésie : la mort viendra et elle aura tes yeux, un emprunt à Pavese, je n’ai pas de mains qui me caressent le visage, titre d’une poésie du père David Maria Turoldo ou bien Spoon River, d’après un poème d’Edgar Lee Masters. Il ne s’agit pas ici d’illustrer ou de s’inspirer de la littérature mais plutôt d’instaurer une forme de symbiose, l’image enrichit le texte et se nourrit d’écriture non seulement en y puisant certains thèmes mais en se faisant elle même trace écrite. « Le noir attend le blanc2 » comme l’encre le papier, ce qui jaillit peut alors être vu comme une forme d’écriture en métamorphose. Giacomelli était aussi typographe et dans ces images nous retrouvons un travail analogue de composition ; les signes s’animent, s’agencent, passent les uns dans les autres. Une lettre, un chiffre est semblable à tout autre, la ligne se déforme, le a devient b et dans l’image, le noir d’ombre d’un sillon, d’un creux dans la terre passe dans les rides d’un visage ou dans les plis d’une tunique. Cet usage de l’empreinte photographique révèle un fond d’indistinct à partir duquel surgissent les différences. Les hommes émergent de la glèbe et s’y résorbent: la chair retourne à la terre, grande matrice des signes et la mort ou la vie peut se trouver derrière chaque ombre.
   

 


1 : Simona Guerra, Mario Giacomelli. La mia vita intera, Bruno Mondadori, Milan, 2008, p.34
2 : Titre d’un beau livre publié chez Actes Sud en 2010

Pierre Braud  

 

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