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Cindy Sherman

Depuis le milieu des années 1970, Cindy Sherman, qui fut l'une des premières artistes
à construire son oeuvre exclusivement autour de la photographie, se met en scène dans
des images tour à tour ironiques, drôles et grinçantes, parfois brutales, qui dénoncent
les stéréotypes culturels et sociaux auxquels sont soumises les femmes occidentales.
Rétrospective à la galerie Nationale du Jeu de Paume.


En 1975, cinq portraits composaient la série inaugurale de l'œuvre de Cindy Sherman. Cinq figures, cinq grimaces, ingénues ou burlesques, qui faisait déjà apparaître quelques-uns des personnages récurrents dans les images de l'artiste, comme la petite fille ou le clown, figure paradigmatique du déguisement, personnage qui ponctue l'exposition du Jeu de Paume.
Les séries "Film Stills" ou "History Portraits" sont exposées dans leur totalité, accompagnées d'un large ensemble d'autres photographies, faisant de cette rétrospective le plus grand événement consacré à l'artiste américaine depuis l'exposition au CAPC de Bordeaux en 1999. L'exposition présente, les unes après les autres, les grandes séries de l'artiste, révélant la subtile cohérence de cette œuvre qui fait référence dans le champ de la photographie plasticienne. Le clown, personnage central de la série qui clôt l'exposition, apparaît comme le point de jonction entre toutes les autres images. Démultipliée, la figure du clown symbolise ce jeu de masques et de simulacres auquel Cindy Sherman s'est prêtée dans l'ensemble de son œuvre.

Défilé de simulacres
Depuis le milieu des années soixante-dix, Cindy Sherman observe ses contemporains, les mime et les caricature dans ses photographies. Dès le début de ses travaux, Sherman déconstruit la notion d'identité et la photographie devient l'outil essentiel de cette déconstruction. Chef d'orchestre de ses images, Sherman maîtrise chaque étape de la prise de vue et joue tous les rôles : modèle, scénariste, maquilleuse, opératrice, et metteur en scène. "Le sujet est à la fois l'interprète et le metteur en scène de ce défilé de simulacres, dans lequel sa propre identité est maintenant dissoute, au profit d'une galerie de types sociaux représentatifs."

 

Dans les séries "Murder Mystery" et "Bus Riders", dans un décor minimaliste où tout le dispositif photographique est laissé apparent, elle constitue une sorte d'inventaire d'identités anonymes, jouant chacun des personnages, hommes, femmes et enfants. Tous différents et, en même temps, à chaque fois incarnés par la même personne, ces personnages sont les acteurs communs d'une intrigue qui les lie les uns aux autres, sans aucun autre indice pour le spectateur.

Caricatures/Stéréotypes
L'identité, le personnage ou l'apparence sont des choses qui se façonnent, se cadrent, se construisent. Les "Film Stills", série réalisée entre 1977 et 1980, travaillent à leur déconstruction. Alors que dans "Bus Riders" et "Murder Mystery" Sherman passait avec aisance d'un âge et d'un genre à un autre, dans les "Film Stills", elle incarne dans chaque image une femme d'une trentaine d'année, à chaque fois inquiète, effrayée, le regard fuyant vers un hors champ qui, de toute évidence, la menace mais dont le spectateur, encore une fois, ne sait rien. L'objet et le temps du récit sont difficilement identifiables. Ce qui reste, c'est l'icône. Le symbole de cette femme-objet, en proie à toutes les caricatures et tous les stéréotypes dans lesquels l'enferment les images. « Ce à quoi je m’oppose, expliquait-elle dans le New Yorker en 2000, c’est la manière dont notre être est pourri parce que l’on est censé être. »
Les images de "Centerfolds", horizontales, de grand format, reprennent le principe des doubles pages centrales des magazines de modes féminins. Commandées initialement par la revue Artforum, qui finalement a refuser de les publier, ces images poussent d'un cran la critique féministe de Sherman. Dans la série, Sherman est cadré de près, le plus souvent couchée. Les vues plongeantes donnent un aspect dramatique aux images et accentuent l'impression que quelque chose est sur le point de se passer. Le regard fuyant, ces femmes ne sont ni arrogantes ni effrontées comme celles sur papier glacé, mais au contraire, se montrent défaites, vulnérables.

 



Monstruosité
Les séries suivantes, comme "Fashion" ou "Disasters", font apparaître des sortes de monstres, des visages difformes et grossiers qui vont devenir, au fil de l'œuvre, les sujets de chaque image. Cindy Sherman, qui s'est "auto reproduite" dans centaines de fois, dans une multitude de personnages toujours différents, s'est-elle laissée entraînée dans une forme de "consanguinité", créant des "produits incestueux, de la répétition et du conformisme"? C'est ce que suggère la série "History Portraits", ensemble de portraits d'une famille de personnages grotesques, voire monstrueux, qui n'est pas sans rappeler les familles royales des siècles passés.
Accessoires et prothèses sont des éléments désormais récurrents dans les images de Sherman. Le corps s'efface au profit d'une mutation plastique dans laquelle les artifices deviennent les véritables personnages de l'œuvre. Ainsi, dans "Sex pictures", des poupées de plastiques miment les attitudes sexuelles des humains. Lumières glauques et cadrages serrés propulsent ces images dans l'univers du film d'horreur teinté de pornographie.
Dans son processus de déconstruction, Cindy Sherman se joue, au fur et à mesure de son travail, avec une cohérence impressionnante, des images emprisonnant les femmes. Le corps démembré, déconstruit, désormais véritable objet, n'est plus qu'un matériaux, masqué, sans identité.
"Les photographies utilisent l'art non pas pour révéler le vrai moi de l'artiste, mais pour montrer le moi comme une construction imaginaire. Il n'y a pas de vraie Cindy Sherman dans ces photographies : il n'y a que les apparences qu'elle assume." (Douglas Crimp)

Jórdi Gourbeix

Informations Pratiques :
Exposition présentée jusqu'au 3 Septembre 2006
Galerie Nationale du Jeu de Paume
1, place de la Concorde 75 008 Paris
01 47 03 12 50
Horaires :
Du mardi au vendredi de 12h à19h
Le samedi et dimanche de 10h à 19h
Fermé le lundi

Site du jeu de pomme

 

 

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