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Entretien avec
Georges Rousse

Votre œuvre peut se définir comme l'investissement d'un lieu. Qu'est-ce qui motive votre choix ? Quels sont les critères ?
 

Les lieux qui m'intéressent sont les lieux que l'on pourrait considérer, entre guillemets, comme étranges. La taille monumentale de l'espace, l'incidence de la lumière sur l'architecture, les perspectives mêlant le vide et le plein, les reliefs, les ombres sont aussi des choses importantes. Je cherche des environnements lumineux particuliers, très photographiques et une architecture qui sort du quotidien, autre chose qu'une boite rectangulaire comme peut l'être un appartement.

Le lieu dans lequel vous intervenez n'est-il qu'un support à votre travail ou prenez vous en compte son histoire, son passé, sa dimension politique ?

C'est un aspect important de mon travail. Par exemple, j'ai réalisé une pièce au Blanc-Mesnil, en Seine st Denis, début 2006. Ce qui m'intéressait là, c'était d'intervenir dans un milieu urbain populaire, dans une banlieue réputée difficile. L'architecture sur laquelle j'ai travaillé est typique des années cinquante, fabriquée dans l'urgence avec une certaine économie de moyens. Mais elle présentait quand même des particularités intéressantes, en étant construite de manière symétrique autour d'un axe qu'est le couloir central. Mais quand je suis arrivé là, j'ai eu le sentiment d'être voyeur, de pénétrer dans l'intimité de personnes qui avaient vécus ici peu de temps avant. La mémoire est présente dans mes photos, la mémoire du lieu en particulier. Mais c'est une mémoire que l'on pourrai appeler "passive". Je ne veux pas faire de l'illustration, montrer ce que ça à été. En posant ces formes géométrique sur les murs et les sols, je m'approprie les lieux, comme si je déplaçais mon atelier chez les autres.

On définit souvent votre œuvre comme étant au croisement de l'architecture, de la peinture, de la sculpture et de la photographie. Comment vous définissez-vous  ?


C'est tout à fait variable. Suivant ce que je fais, je sent plus l'importance du travail sur le lieu même que l'acte de photographier, même si la photographie arrive toujours en dernier recours. C'est avant tout un travail sur l'espace.

Votre travail est pourtant souvent présenté dans des manifestations photographiques, telle que Paris Photo par exemple.

Oui mais je ne fais pas partie du milieu. Les photographes, je crois, n'apprécient pas tellement mon travail, et les peintres non plus d'ailleurs. Les premiers me reprochent d'utiliser la peinture tandis que les autres me reprochent mon utilisation systématique de la photo. En fait, je ne cherche pas à me positionner, cela ne m'intéresse pas. J'ai besoin de faire mon travail tel que je le sent, tel que je le pense, et malgré les contraintes, je continue à travailler ainsi parce que je sais que je ne suis pas encore arrivé au bout de ce que j'ai entrepris.

Dans les années 70, Gordon Matta Clark lui aussi "découpait" les batiments, se servant de l'objet architectural comme d'un matériaux. Quels liens faites vous entre votre œuvre et la sienne ?

Quand j'ai commencé à travailler, je n'avais encore jamais vu de pièce de Gordon Matta Clark. Je n'habitais pas Paris, je n'avais pas vu son travail à Beaubourg, ce percement. N'ayant pas étudié l'histoire de l'art je n'ai eu connaissance de son travail que très tardivement. J'ai tout de suite commencé à travailler dans des lieux abandonnés car cela a toujours été mon sujet photographique. J'ai décidé de les transformer parce que mon besoin était d'agir dans le champ photographique. A un moment donné, mon questionnement était assez proche de Matta Clark parce que lorsque l'on manipule l'architecture d'un lieu, les possibilités sont assez limités, on se heurte rapidement à des difficultés contre lesquelles ont ne peut rien faire. Du coup c'est l'architecture elle même qui en quelque sorte décide de ce que va devenir l'œuvre. Mais mon travail reste quand même très différent.

Dans le monde la photographie, le grand format est devenu de plus en plus rare. Quelle est votre intérêt pour la chambre 4X5 ?

J'ai une affection particulière pour le format 4X5 inch et pour le rituel photographique qu'il suggère. J'ai besoin de marquer mon point de vue. L'installation de la chambre est le premier pas dans cette appropriation du territoire. Ce matériel me permet de faire une forme de partage entre l'image que je vois dans le dépoli, à l'envers, le projet que j'ai dessiné ou conçu sur ordinateur, et la réalité finale! C'est en fait tout qui est l'espace dans lequel je vis durant tout le temps de l'installation.

Une réaction fréquente, lorsqu'on découvre votre travail jouant sur l'illusion des formes et des perspectives, est qu'il y a un trucage…

Quand j'ai commencé a travailler dans les lieux abandonnés, avec la peinture figurative, c'était dans les années 80. C'étaient des personnages qui étaient peints, certains étaient même déjà anamorphosés. De 80 à 90, il était évident pour tout le monde que mon travail était un travail sur l'espace. A partir de 90-91, l'ordinateur, photoshop, les technologies sont allés tellement vite que les gens ont vu dans mes images un travail sur photoshop. Et pourtant, à cet époque, la plupart des photographes n'utilisaient pas l'ordinateur, ne connaissaient même pas photoshop. Aujourd'hui, dans presque tout les labos photos, les ektas 4x5 sont numérisées presque à chaque fois, et es gens qui pourtant connaissent mon travail depuis plus de vingt ans, mettent en doute la réalité de mon travail sur l'espace, parce que je vais dans un labo qui travaille en numérique.

Il est de plus en plus difficile de croire en la réalité de l'image…

Les gens qui voient mon travail en général ne comprennent pas bien l'intérêt de ce que je fais. Ils se disent : "ce type n'a pas pris la peine de construire tout une structure, de peindre tout un hangar, parfois pendant plusieurs semaines, juste pour prendre une photo. Les gens se disent que physiquement on ne fait plus ça.

Avez vous été tenté de travailler en numérique ?

Oui. J'ai avec moi un Hasselblad numérique. Je double mon ekta en numérique surtout pour des raisons de sécurité. En plus, il est de plus en plus difficile de trouver des labos. J'ai travaillé récemment au Luxembourg. Je suis venu avec mes films. Mais au Luxembourg il n'y a pas de labos. Les labos Kodak de Metz et Nancy ayant fermés, donc le plus près était Paris, Munich ou Düsseldorf. Cela devenait  alors compliqué. De plus, je ne peut pas prendre le risque, lorsque je travaille sur une installation pendant plusieurs semaines, de repartir avec rien. Il est impensable de repartir sans une épreuve définitive.

Infos Pratiques
Georges Rousse présentera les images réalisées aux Tanneries d'Amilly (Loiret) à la galerie AgArt du 5 mai au 29 septembre 2007

AgArt
35, rue Raymond Tellier
45200 Amilly

06 78 47 84 09
02 38 85 79 09             
www.galerieagart.com

Entretien et photographies Jordi Gourbeix

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