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Grands chambardements
Etat des lieux des débats sur les évolutions récentes du photojournalisme.

Haro sur la presse. Parce qu’elle ne commande plus de reportages d’auteurs, parce qu’elle n’en achète plus non plus, parce qu’elle a recours aux bases de données des agences filaires, la presse condamne le photojournalisme de qualité. Les contenus s’appauvrissent, clament les professionnels. Jean-François Leroy, fondateur du festival Visa pour l’image, désavoue des choix éditoriaux qui privilégient le « people » ou le sport au détriment de l’information associée à un regard authentique sur le monde. « La presse n’est pas pauvre, elle est capable de payer 1 million de francs pour avoir l’exclusivité sur le mariage de J.-P. Belmondo » raillait-il lors d’une conférence sur le photojournalisme (1). Selon lui, « les médias ont décidé de nous faire vivre dans une monde virtuel » alors que la production de qualité et les photographes de talent existent bel et bien. Autre cheval de bataille, l’uniformisation visuelle de la presse. Dénoncée entre autres par Christian Caujolle (directeur de l’Agence Vu), elle trouverait ses origines dans une tendance « régressive à l’illustration, à l’image décorative » (2). Le refus de la singularité, de l’hors norme, conduit à la « mise hors circuit de photographies qui pourraient permettre à la presse de proposer un point de vue différent et radical et de lui redonner sens » précise Caujolle (2).

              Responsabilité partagée
           
Ces dérives, qui relèvent parfois de parti pris éditoriaux et esthétiques, renvoient aussi aux grands chambardements que connaît la production de photographie de presse depuis la fin des années 1990. De rachats en concentration, les agences (Gamma, Sygma, Sipa) ont été intégrées à de grands groupes (Corbis, Getty, Hachette) qui imposent un mode de fonctionnement nouveau : externalisation de la réalisation des photos (en travaillant avec des free lance), numérisation des archives (très coûteuse) et transformation progressive en immenses banques de données axées sur une distribution efficace à destination de la presse. Exit le photographe auteur à qui l’on finance un projet au long cours : l’investissement serait trop important…
           
Les photographes sont-ils pour autant des victimes innocentes de la nouvelle économie des médias ? Dans l’interview qu’il accorde à RevoirFoto (3), le photographe Olivier Mirguet évoque une responsabilité des gens du métier : dénoncer une presse malade ne suffit pas, il faut aussi remettre en cause sa propre démarche photographique. Un questionnement que beaucoup de photographes n’éludent pas, notamment à l’ère du numérique. Gary Knight, membre fondateur de l’agence Seven, évoque par exemple la problématique quantité-qualité : « Le numérique est un superbe outil, mais il a permis de perdre toute technique. Plus de quantité et donc moins d’intégrité. Ce qui donne un style décevant même si le contenu est toujours là » (4). Le contenu, « l’information », est sûr de parvenir jusqu’aux rédactions mais face au foisonnement d’images permis par le numérique, Knight rappelle les exigences du métier : «  Avec le digital, il faut plus de responsabilité et plus d’intégrité dans la prise de vue » (4), une manière de se positionner en tant qu’auteur face à l’événement ?

              Nouveaux horizons
           
Face à ces défis, le photojournalisme opère un recentrage… et évolue. Des collectifs sont nés pour contrer l’esprit et les stratégies des grosses agences. En France, l’Oeil Public, Tendance Floue et compères travaillent à préserver l’indépendance de leur démarche et la liberté de leur regard sur le monde. Les professionnels se mobilisent et se regroupent pour renouveler le photojournalisme : « Il se trouvera toujours des photographes qui, pour éviter une approche superficielle des faits, souhaiteront prendre leur temps, construire des enquêtes de fond, questionner les faits et les situations. » affirme Caujolle (5). Une évolution du photojournalisme vers la photo documentaire qui privilégie moins l’actualité chaude. Mais comment financer des projets longs et ambitieux si la presse n’offre plus de débouchés ? Edition, exposition, ventes aux enchères : les photographes proches d’une démarche documentaire se tournent vers de nouveaux modes d’expression. La photo se fait désormais connaître par les livres ou en sollicitant les galeries et musées, bref, en court-circuitant les magazines.
           
Pour Gaëlle Morel, auteur d’une thèse sur le photojournalisme (6), ces dernières années ont vu se mettre en place une légitimation du photojournalisme et de la photo documentaire en dehors de la presse. Cette imitation du marché de l’art (également source de financement) trouve néanmoins ses limites dans des prix très modérés : 3 900 euros pour un tirage de Capa de 1938, prix record. Mais l’émergence de ces nouvelles formes d’organisation et de production de la photographie et, surtout, le maintien d’un regard original et profondément subjectif sur le monde sont peut-être les premières réponses à la fameuse « crise du photojournalisme ».

Raphaële Bail

1. Conférence du 05/07/2004 dans le cadre de l’Université de Tous les Savoirs : « Le photojournalisme ».
2. « Presse et photographie, une histoire désaccordée » in Le Monde Diplomatique, septembre 2002.
3.
Cf. suite de ce dossier.
4. « Photo-reporter » in Réponses Photo, hors série n°1, automne/hiver 2004. http://www.viiphoto.com
5. « Où va la photo » in Réponses Photo, hors série n°1, automne/hiver 2004.
6.  
Cf. suite de ce dossier.


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