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Johann Rousselot

Ancien membre de l’Œil public, Johann Rousselot a vu l’aventure de l’agence (du collectif) prendre fin. Auteur de nombreux reportages, en France ou à l’étranger, il fait partie de ces photographes-reporters qui conservent malgré tout une démarche artistique forte. Dans un contexte particulièrement difficile pour la photographie, il revient sur son expérience à l’Œil public et sur la situation des photographes aujourd’hui.

L’Œil public vient
de fermer ses portes.Peut tu, nous raconter ton expérience au sein
du collectif.

 

Chez l’Œil public, il y avait une petite nuance avec ce qu’on entend en général par le terme de « collectif » où l’on a l’impression que les regards sont très proches, qu’ils se complètent. Il y avait de ça, mais il y avait également des individualités fortement marquées. Cela ressemblait davantage à une association d’individus avec chacun son regard, ses obsessions, ses thématiques propres et on ne se rassemblait pas toujours sur des projets ou des envies collectifs.
Le plus important qui me reste dans cette expérience est la foi dans le combat qu’on a mené pour fabriquer une structure qui protège notre indépendance éditoriale.

 


Est-ce que le départ de certains photographes, comme Frédéric Sautereau, n’a pas précipité la fin
de l'oeil public.

Le départ de Frédéric ne s’est pas fait suite à des divergences éditoriales ou photographiques. Il y a juste eu des désaccords dans la gestion de l’entreprise. Ca arrive forcément dans des petits groupes comme dans les grands. D’autres sont partis avant, et d’autres seraient sûrement partis un jour si l’agence avait continué. La fin de l’agence est avant tout liée aux difficultés économiques des derniers temps, chute drastique des ventes d’archives et du corporate. Et en arrêtant l’agence, on a presque le sentiment de jouer juste, la structure n’était plus adaptée, selon nous, au marché actuel très mouvant. La réalité c’est qu’aujourd’hui tous les photographes de l’Oeil se sentent plus libres, et ont retrouvé du temps et de l’énergie à consacrer aux projets perso, moteur principal de chacun. Comme on a dit dans la dernière newsletter de l’agence, « L’Oeil Public ferme les yeux afin de permettre à ceux de ses photographes de rester ouverts ».

il portait cette volonté collective d’emmener l’Œil public très loin, d’en faire quelque chose de fort, une sorte de nouveau Magnum. Tout le monde voulait faire de l’œil un « Magnum », ce n’était pas le but de Fred seulement. Demandez à Guillaume, dernier fondateur de l’œil, ce qu’il en pense. Demandez à Sam, investi comme un bulldozer dans le quotidien de l’agence. …
 


C’est un projet
ambitieux…

Oui, mais c’est bien d’être ambitieux. Si on vise la lune et qu’on se casse la gueule au moins on tombe dans les étoiles… [Rires]  

 


Quels sentiments as-tu après la fin de cette aventure ?

Ca fait un coup, bien sûr. C’était quand même une longue histoire, c’était un nom auquel on tenait, parce qu’il avait réussi à se faire sa place, à se faire reconnaître. Chacun des photographes en bénéficie énormément. J’en bénéficie encore aujourd’hui. C’est quelque chose qui restera inscrit dans mon parcours, qui compte énormément. Et puis cela restera une aventure humaine extrêmement forte. Je suis rentré à l’Œil public en 2001 et cette date correspond à mon passage vers la photographie professionnelle.

 


Quel est ton parcours photographique ?

J’ai étudié la photographie à l’école supérieure de l’image 75 « Septante-cinq », à Bruxelles. Après mes études, j’ai fait des stages, j’ai fait beaucoup d’assistanat en plateau, en mode, en studio. Et cette expérience m’a confirmé que j’avais besoin d’être dehors, d’être sur le terrain en reportage. J’ai commencé à faire des reportages, à financer des projets. J’ai fait un premier travail couleur, sur les Balkans : Balkans – Les belles, la bête, qui a reçu le prix Kodak en 2003. Ce premier travail couleur a eu un petit succès et a commencé à intriguer les gens. Je suis rentré à l’Œil public à peu près à ce moment-là et, à partir de là, tout s’est déclenché. J’ai commencé à avoir des commandes, à gagner de l’argent, à m’inscrire dans une certaine rigueur journalistique, à partager avec les membres du collectif. Le retour des autres photographes sur mon travail m’a beaucoup appris. Du coup l’Œil public correspond à mon passage à la vitesse professionnelle en photographie.

 

Les choses risquent d’être plus compliquées maintenant… 

Ce sera certainement différent bien sûr. Mais, à l’Œil public, aucun photographe n’était dépendant de la structure. Un photographe de l’agence devait rester un indépendant associé. Il ne fallait pas compter dessus pour des rentrées d’argent régulières et s’assurer une routine pépère. Chacun avait son réseau, sa structure, à entretenir constamment.

 

Comment s’organisait la vente des photos, les relations avec les structures d’éditions ?

Le site et la « newsletter » nous servaient beaucoup et puis il y avait quand même un peu de « staff » avec nous, dont une iconographe qui répondait aux recherches et qui poussait les sujets auprès des rédactions et des agents à l’étranger, en Allemagne, en Espagne, en Norvège ou autre. Par contre, et c’est là peut-être une des premières différences avec les agences classiques, c’étaient les photographes qui entretenaient le lien avec la presse et les rédactions. C’est-à-dire qu’aucun des sujets vendus par le photographe ne transitait par l’agence. Le photographe touchait 100 % des recettes. La deuxième vente du sujet, par contre, passait à 50 % par l’agence, comme les archives et les commandes corporate. Ce qui était important, c’est que le photographe garde un lien avec les rédactions et que ce ne soit pas un vendeur qui s’occupe de tout. 


Ce type de fonctionnement est un plus pour envisager le travail en totale indépendance ?

 

 

Oui. Mais aujourd’hui, je ne souhaite plus travailler seul.

 

 

Est-ce que tu te considères comme un photographe engagé ?

Il faut d’abord définir ce que veut dire « engagé ». Par rapport aux thématiques et aux sujets que je choisis, je ne suis pas le photographe le plus engagé de l’Œil public. Sur les problématiques sociétales par exemple, Samuel Bollendorff est quelqu’un de bien plus engagé parce que pour lui la photographie est d’abord un outil politique. Mes revendications ne sont pas aussi fortes. En revanche, je considère que mon engagement se manifeste davantage par une rigueur journalistique et une forme d’honnêteté dans mon propos. C’est-à-dire par le fait d’être le plus honnête possible et de comprendre au mieux mon sujet. C’est comme cela que j’entends l’engagement photographique. à l’Œil public, j’étais davantage connu pour des sujets plus glamours, plus légers. Elle, par exemple, m’appelait pour illustrer ce genre de thématique, le coté fric & chic, le luxe, etc. Le Festival de Cannes est un endroit où j’aime travailler. 

 


Est-ce que tu te dis
photojournaliste ?

Ça dépend des sujets. Mais malgré tout, si on ne parle pas d’un sujet, entre guillemets « sérieux », et qu’on va faire le Festival de Cannes, c’est quand même du journalisme. C’est essayer de comprendre le monde et ce qui s’y passe. Cependant, je ne vais pas me focaliser nécessairement sur l’événement en lui-même. Pendant le Festival de Cannes, par exemple, je ne vais pas m’attarder autour du tapis rouge, là où sont tous les autres photographes, mais plutôt sur tout ce qui se passe autour. La croisette, les fans, l’agitation dans la ville. C’est cet aspect-là que je veux photographier. Le « deuxième cercle » de l’actualité.


 

Est-ce que tu te dis photographe auteur ?

Oui, bien sûr. Je crois qu’il est capital de ne pas négliger la forme et l’interprétation personnelle. L’auteur, en photographie, est celui qui choisit ses sujets et la manière dont il les interprète. C’est très important pour moi de ne pas abandonner cela..
 

Est-ce que tu écris toi-même les textes qui accompagnent tes photos ? 

Oui. C’est moi qui écris les introductions de mes sujets. Par contre, je n’ai jamais publié de texte avec mes images. Ce n’est pas mon métier.

 

 

D’un point de vue purement technique, quelle est ta manière de travailler ?

En 6x6, principalement. Je ne suis pas spécialement à l’aise avec le 24x36 de reportage traditionnel. Depuis mes débuts en photographie, le 6x6 apparaît pour moi comme une évidence. Du coup, c’est assez difficile de changer. Évidemment, je suis obligé de m’adapter et de me mettre au numérique, la plupart des rédactions n’acceptant plus les frais de laboratoire. Mais ce n’est pas pareil. Le travail en 6x6 impose une sorte de lenteur, de concentration qui exigent un autre comportement sur le terrain.

 

La survie de la photographie passe-t-elle par l’adaptation aux nouveaux médias ?

Je pense que oui. Il est obligatoire de s’adapter. Il ne s’agit pas d’abandonner la photo, mais plutôt de la conjuguer à de nouveaux langages. La diffusion par Internet apporte de nouvelles contraintes, mais permet aussi une multitude d’autres possibilités. Le son, la vidéo, le langage « flash » sont autant de possibilités d’accompagnement de la photo. Il y a, bien sûr, le danger de diluer la photographie dans le multimédia, mais si on garde la même exigence, la même rigueur que dans le travail photographique pur, il est possible de faire des choses très bien. La photo reste malgré tout mon outil d’expression principal.

 


Quelles sont les qualités d’un bon photographe ?

La patience, l’amour de la solitude, une approche sociologique du monde, et connaître ses obsessions profondes … Il y en a des centaines. Mais aucune n’est obligatoire pour faire une bonne photo ou même un bon reportage. Je crois qu’avant tout il faut trouver son terrain, son sujet. La photographie, c’est savoir ou se logent nos obsessions.

 

Entretien  Jordi Gourbeix, Tin Cuadra

  Voir sa page          http://www.johann-rousselot.com/fr/


     

 

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