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Quelles images pour quelle réalité ?

Entretien avec André Rouillé à propos de son ouvrage La Photographie

 

Votre introduction s’intitule « la photographie à l’endroit »… Est-ce à dire que, jusqu’à aujourd’hui, elle était à l’envers ?


Je pense que pendant longtemps la photographie a été la mal-aimée de l’art et de la pensée. Beaucoup de gens fameux, comme Baudelaire ou Barthes, en ont mal parlé… Avec ce livre, je veux tenter une appréhension qui trace de nouvelles perspectives. Hier, on pensait la photographie au singulier, je dis aujourd’hui : elle est plurielle. On la croyait statique, je l’inscris dans un devenir, un processus, un dialogue, une histoire. Quand j’écris « remettre la photographie à l’endroit », je cherche, à ma façon, à lui rendre sa dimension, sa place, son statut.

 

Barthes  a mal parlé de la photographie ?

Barthes a beaucoup parlé de la photographie, mais il en a largement dévié la compréhension. Sa pensée se construit autour de la notion d’empreinte. Certes, la photographie est, d’abord et avant tout, une empreinte lumineuse sur une surface sensible. Et alors ? Ça fait vingt-cinq ans qu’on l’affirme! Dire cela, c’est s’arrêter au dispositif photographique. Maintenant il faut aller plus loin dans l’analyse. Barthes ne voit que la chose photographiée, imprimée sur les sels d’argent. Ce faisant, il néglige l’écriture photographique. Pour lui, l’image est transparente. C’est un document. Mais la photographie ce n’est pas seulement un reflet des choses, un enregistreur, c’est surtout une reconstruction de la réalité. C’est ce que Barthes ne dit jamais. Dans n’importe quelle image, il y a toujours déjà un rapport dialogique avec le monde et les choses, une composition, une esthétique.


Si la photographie est une composition, peut-elle encore informer ?

L’information est une notion très vague, très compliquée. Je ne crois pas qu’elle se loge dans ce qui est donné à voir immédiatement. Je ne pense pas qu’elle se récolte à la surface des choses. Informer c’est rendre compte du réel. Mais quel réel ? Une usine, par exemple, ce n’est pas seulement un bâtiment, ce n’est pas seulement de la matière. C’est aussi tout ce qu’on ne voit pas : une organisation sociale, des rapports de forces, etc. La réalité ne se réduit pas au visible. Comment la traduire alors ? Comment en informer aussi ? Il ne suffit pas d’appuyer sur le « clic » de l’appareil photographique… Certains journalistes nous font croire qu’ils nous livrent des documents bruts, mais ce n’est jamais le cas. Tout est construit !


…Les photos d’Abu Graïb ne semblent pourtant pas construites…

Plus l’image est fruste, plus elle pénètre dans des lieux a priori inaccessibles pour la majorité, plus elle donne l’illusion d’approcher la vérité. C’est le cas des photos d’Abu Graïb : leur valeur documentaire et leur contenu ont primé sur la construction et l’écriture. Le contexte international y est évidemment pour beaucoup. Mais cette valeur est très relative. L’image n’est pas un objet statique, elle est en devenir. La manière dont on la regarde varie selon l’époque. Elle peut aujourd’hui contenir une information qui, d’ici quelques années, ne constituera plus l’essentiel de la photo. À partir du moment où une image n’a plus d’utilité (dans le cas d’Abu Graïb, il s’agissait de dénoncer les mauvais traitements subits par prisonniers), on s’intéresse à la manière dont elle est faite. Qui sait si, dans 20 ans, quelqu’un ne travaillera pas sur l’esthétique et l’écriture des images d’Abu Graïb.
 

Aujourd’hui les images d’amateurs sont de plus en plus fréquentes pour témoigner des catastrophes naturelles, des guerres… Finalement, qui est le mieux placé pour rendre compte de la réalité ? le photographe ou bien le quidam qui passait par là, l’acteur de l’événement ?


Effectivement, aujourd’hui tout le monde se balade avec un appareil numérique, avec un téléphone portable qui fait des photos, avec une caméra vidéo… Un avion se casse le nez, quelqu’un passe par là, il fait des photos ou filme et c’est diffusé sur tous les médias. Certes ! Mais ce qui est transmis, c’est du visuel, ce n’est pas une image. Et ce visuel nécessite la mise en compréhension du journaliste. Les grandes photos de presse informent très peu ; elles sont toujours accompagnées d’un article, de mots. Quant aux acteurs des événements, je ne crois pas qu’ils soient les meilleurs informateurs !


 

Si aujourd’hui les photos publiées par la presse peuvent être réalisées par tout le monde, quel est l’avenir des photographes reporters ?

 

Les photographes reporters ont un savoir-faire, un rapport à la matérialité, une écriture, une esthétique qui ne s’acquiert pas spontanément. Un grand photographe, ça se voit. Autant il ne faut pas mythifier la valeur informative des photos de presse, autant il ne faut pas ignorer la capacité des photographes à prendre de la distance face aux événements auxquels ils sont confrontés et à les mettre en perspective. Ceci dit, l’époque de gloire des reporters est belle et bien passée. Des années 1920 à la fin de la guerre du Vietnam (1975), le photographe reporter a pour mission de rendre compte des événements du monde. On lui demande de produire du visible où le contenu prévaut sur sa subjectivité. Pendant longtemps, le reportage a été fondé sur cette éviction ou cette mise entre parenthèse de l’auteur photographe. Depuis la fin des années 1970, et encore plus aujourd’hui, la photographie argentique est de moins en moins utilisée pour transmettre de l’information et du document. Elle est supplantée dans cette tâche par le numérique et la télévision. Aussi, les photographes qui utilisent l’argentique préfèrent mettre en avant - n’importe comment ils n’ont pas le choix - leur personnalité. Ils s’affirment en tant qu’individus créateurs. Et ils revendiquent un travail formel sur l’image. Les photographes sont en général assez réticents au numérique. Ils l’utilisent pour faire de l’utilitaire, mais dès qu’ils s’investissent dans un travail personnel, ils reprennent leur appareil argentique.


 

L’avenir de la photographie argentique se trouve-t-il dans le champ de l’art ?

Oui, puisqu’elle est dorénavant davantage axée sur la mise en forme et l’esthétique. Mais il faut faire la distinction entre l’art des photographes et la photographie des artistes. À partir des années 1980, la photographie devient un matériau de l’art contemporain - à modeler, à sculpter, à façonner. Jamais auparavant, elle n’avait pénétré le domaine de l’art. Les artistes ne sont pas des photographes, même si la photographie prend une place importante dans leur travail. Il y a une césure avérée entre le champ de la photographie et le champ de l’art. Les photographes et les artistes ne communiquent pas, ou quasiment pas, entre eux. L’esthétique des images, leur dimension, le rapport aux choses et au monde, les lieux d’exposition, le carnet d’adresse… tout change. La photographie n’est pas statique et homogène, elle est plurielle. Et c’est de cette pluralité dont je tente de rendre compte dans ce livre.

 

Lorsque vous parlez de « photographie », incluez-vous la photographie numérique ?

Deux éléments distinguent radicalement l’image numérique de la photographie argentique : d’abord la possibilité de manipuler le rendu visuel, ensuite le rapport au temps. Ce qui faisait la force du régime de vérité de la photographie argentique, c’est qu’on ne pouvait quasiment pas changer ce qu’il y avait sur l’image. Certes, il y avait des retoucheurs, mais les possibilités de manipulation étaient minimes. Avec le numérique, ces possibilités d’intervention sont gigantesques. Le numérique est une image toujours déjà transformable : le rapport quasi-immuable entre l’objet et l’image disparaît. En ce qui concerne le rapport au temps et à la distance, le numérique induit une vitesse de circulation des images complètement nouvelle. Grâce au réseau Internet, l’image numérique traverse immédiatement le monde entier ; elle est donc présente partout, très vite. Pour qu’une photo argentique fasse le tour du monde, il faut beaucoup plus de temps et d’énergie humaine. Évidemment, on peut la scanner, mais à ce moment là on fabrique du numérique. Ces deux spécificités du numérique m’incitent à penser que l’image analogique n’est pas de la photographie, c’est autre chose.

 

L’image moderne (ou numérique) est facilement manipulable et tout le monde en convient, comment expliquez-vous qu’elle exerce encore une telle fascination?

Il y a cinquante ans, on croyait aux images, aujourd’hui il me semble qu’on n’y croit plus. Je suis persuadé que lorsque les gens regardent les photos des magazines people ou de mode, ils savent, ou tout au moins ils pressentent, qu’elles sont construites, arrangées, modifiées, retouchées. En fait, je crois qu’aujourd’hui les gens sont fascinés par la fiction. Ils sont fascinés, mais ils perçoivent que c’est faux. On est dans un rapport aux images beaucoup plus sensuel, sensible, non réflexif. Le cas typique ce sont les photos de sexe et le people. Les gens sont complètement happés par ces images, alors qu’ils voient qu’elles sont travaillées de A à Z. Je me dis – et ce n’est pas le sujet du livre – qu’un monde dans lequel on est capable de déclarer la guerre à un pays en se fondant sur une supercherie – le cas de l’Irak – est un monde où le rapport au vrai est complètement déformé.

 

 Propos recueillis par Rym Nassef

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