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Bercy 1995

Volumes imaginaires

Depuis plus de vingt, Georges Rousse poursuit un travail artistique qui mêle de manière subtile l'architecture, la sculpture, la peinture et la photographie. A l'occasion d'une commande faite par la ville d'Amilly (45), nous avons pu visiter une de ses installations et rencontrer un des artistes majeurs de la photographie contemporaine.


Présentation
Georges Rousse est né le 27 juillet 1947 à Paris, vit et travaille à Paris. En 1983, il participe à la Villa Médicis "hors les murs" à New York, puis la Villa Médicis à Rome (séjour d'octobre 1985 à septembre 1987). En 1989, il reçoit le Prix ICP ( Institut contemporain de photographie) à New York, le prix de dessin du salon de Montrouge, puis une bourse Romain Rolland à Calcutta en 1992 et le Grand Prix national de la photographie en 1993.

Anamorphose
L'artiste intervient dans des espaces voués à disparaître ou à être réaménagés. Dans ces lieux, il envisage une forme simple et monumentale, le plus souvent une figure géométrique, qu'il reproduit "à même" l'espace en la peignant directement dans le lieu, ou parfois même en découpant les parois et les sols. Cette forme n'est visible que d'un seul point de vue, celui de l'appareil photo qui fige et immortalise l'installation. En effet, le lieu qui fait œuvre reste, malgré l'intervention de l'artiste, éphémère et est détruit une fois l'installation terminée. Il n'en reste alors qu'une image, une composition énigmatique qui bouscule nos habitudes de perception et de lecture des images.
En effet, les volumes monumentaux peints à même le sol semblent flotter dans l'espace, comme s'ils se trouvaient détachés du lieu. Effet de trompe-l'œil, l'anamorphose, principe selon lequel Rousse construit ses images, donne l'illusion d'une double réalité : celle du lieu dans lequel il intervient, et celle de ce volume, détaché, qui par sa présence imposante sur l'image semble imposer sa présence dans l'espace. "[…] L'architecture, la peinture et la photographie sont convoquées pour produire de l'imaginaire, pour rendre indiscernables le réel et l'irréel. La photographie sert ici la puissance du faux par laquelle, dans une sorte de vacillement, un lieu réel s'inverse en espace virtuel – non pas produit par de l'électronique, mais par du temps, du corps, de la durée […]".1


Alex 2000 

Le temps d'une image
La portée du travail de Rousse se situe justement dans ce flou entre réel et imaginaire qui se joue dans ses images. Aucun constat, aucune preuve dans les "tableaux photographiques" que l'artiste accroche aux murs des galeries. Il ne s'agit pas de faire "le portrait du lieu", de comprendre ce qu'il va devenir ou ce qu'il "a été". Il s'agit, au contraire, de s'approprier l'espace, le temps d'une image. En cela, le travail de Rousse se pose en contraire d'une certaine vision de la photographie, aujourd'hui appelée classique, qui suppose que chaque chose photographiée ait réellement existé.

La notion de temps est aussi importante dans l'œuvre de Rousse. Plusieurs jours, parfois plusieurs semaines sont nécessaires à la création de l'image. L'acte photographique dans ce travail, apparaît comme la conclusion d'un processus long qui engage l'artiste de manière totale. Georges Rousse investit le lieu dans son entier. Mentalement, en préparant ses installations sous forme de croquis, en étudiant les formes, les propriétés et l'histoire de chaque lieu. Mais aussi physiquement, en réalisant lui-même ou avec l'aide d'assistants, le travail de construction, de découpe, de peinture.


Selestat 1999

 

L'art qui utilise la photographie
Dans son livre La Photographie, André Rouillé définit ce qu'il appelle "l'art-photographie" comme un art entièrement soumis à la machine. "Dans les tableaux photographiques aux dimensions souvent importantes qui occupent désormais les cimaises des musées, le lent et minutieux travail de la main est totalement aboli ou subordonné à une machine et à un processus technologique. […] En déléguant la fabrication à une machine, l'art-photographique conduit à cette limite où créer c'est cadrer."
Curieusement, cette phrase vient conclure un paragraphe consacré à Georges Rousse, alors que le travail de l'artiste est justement tout sauf un simple cadrage. Rousse construit littéralement son image, manipulant l'espace, la couleur, la lumière, maîtrisant chacune des opérations.
Mais peut-être Georges Rousse est-il tout sauf un simple photographe ? Dire de son travail qu'il se limite à cadrer serait nier l'importance de ce qui a été réalisé en amont. A la fois peintre, sculpteur, architecte, on peut dire de Rousse qu'il est "un artiste qui utilise la photographie" plus qu'un réel photographe. La photo, dans ce travail, sert de lien entre le spectateur et le lieu. Elle est la trace du travail, de ce lien particulier que Georges Rousse entretient avec les espaces qui l'entoure, avec l'architecture.
Dans un désir onirique et poétique, c'est à travers ces espaces et par ces formes que Georges Rousse souhaite emmener le spectateur dans ses images.
"Tout se passe comme si la figure géométrique qui apparaît, la tache de couleur, ou l'espace construit favorisaient une concentration de la perception, qui dès lors traverse les apparences et accède à un ordre différent."2

Jordi Gourbeix

1) André Rouillé, La photographie, Folio, Paris, 2005

2) Regis Durand, Georges Rousse, L'architecture comme révélation in "George Rousse 1981-2000", Bartschi-Salomon Editions, Genève, 2000

 Entretien avec Georges Rousse réalisé en Février 2007

 
Corée 2000

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