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Gordon Matta-Clark
Le découpage du réel

Au lieu de restaurer, de construire ou d'ajouter de nouveaux éléments ou de nouvelles formes à l'architecture déjà existante, Matta Clark propose au contraire de s'attaquer aux cycles de consommation et de production qui se sont développés aux dépends de l'histoire de la ville. A partir de citations de l'artiste, retour sur une œuvre qui mêle étroitement architecture et photographie.


Présentation
Matta Clark naît en 1943 avec son frère jumeau Sebastian, de l'union d'Anne Clark et du peintre surréaliste d'origine Chilienne Roberto Matta.
En 1962, il quitte New York pour Ithaca où il commence des études d'architecture à l'université de Cornell. Entre 1970 et 1978, l'œuvre de Matta Clark n'aura de cesse de dénoncer les enseignements de l'école et les théories classiques et conventionnelles de l'architecture, rejetant les principes de fonctionnalité et d'ornementation, préférant la confrontation directe de l'artiste et du bâtiment, envisagé alors comme un objet.

"Le fait qu'on dirait que toute l'expérience artistique et architecturale soit de l'ordre du cosmétique est sans conteste l'une des motivations qui ont été à l'initiative de mon œuvre : on n'arrête pas d'appliquer couche sur couche de cosmétiques, et on veut nous faire croire que c'est cela la véritable substance de ce qu'est l'espace, de ce qu'est un immeuble."

Déconstructions 
Dans le processus d'architecture traditionnel, tout est "recouvert" en fin de chantier. Les "déconstructions" de Matta Clark, elles, laissent apparaître le découpage, le déchiquetage, le bord brut des entailles. Il ne s'agit pas de cosmétique, de maquillage comme l'imposent les constructions modernes, mais d'histoire, de temps et de mémoire. Paradoxalement, cette déconstruction peut quand même être considérée comme une forme d'architecture, car l'effet produit par le déchiquetage ou la découpe dans les bâtiments contribue à donner de la valeur au site ou à le protéger. C'est ce que Matta Clark fait remarquer dans Splitting : "Ce que la découpe a fait, c'est de rendre, l'espace plus articulé, mais l'identité de la maison en tant que lieu, en tant qu'objet, est quant à elle fortement préservée et mise en valeur." L'immeuble, donc, comme matériau et support de création, l'architecture qui se transforme en sculpture. 

Splitting (1974) 
Splitting se présente comme l'œuvre emblématique du travail de déconstruction de l'architecture entrepris par Matta Clark. Le bâtiment, dans cette œuvre, est découpé "sous toutes les coutures", aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. L'artiste avait, sur ce projet, une liberté totale, sans intermédiaire entre lui et le bâtiment sur lequel il souhaitait travailler.
"Splitting a été fait au 332 Humphrey Street, à Englewood, dans le New Jersey. C'était un quartier à prédominance noire, qui devait être démoli pour laisser place à un projet de rénovation urbaine qui ne fut jamais achevé. Le travail commença par la découpe d'une tranche de deux centimètres et demi à travers toute la structure de la maison, la partageant en deux. La seconde étape consista à rogner au burin les douze mètres linéaires de fondation pour pouvoir abaisser de trente centimètres la partie arrière de la maison. Les cinq degré d'inclinaison ainsi obtenus formaient une fissure centrale qui animait la maison d'un morceau de lumière du soleil qui se rependait dans toutes les pièces"
L'artiste fit quelques modifications supplémentaires au premier étage. À l'endroit où le plafond et les murs extérieurs se touchaient dans chaque coin, il fit une découpe de six cotés, avec six angles droits.

Bibliographie succincte :

- Matta Clark, (catalogue d'exposition), Internationaal Cultureel Centrum, Anvers, 1977
-Guy Bellavance, Mentalité urbaine, mentalité photographique, dans la Recherche Photographique n.17, Ed. Paris Audiovisuel, 1991
-Gordon Matta Clark, (catalogue d'exposition), éd. des Musées de Marseille, Marseille, 1993
- James Attlee et Lisa Le Feuvre, Gordon Matta-Clark : The Space Between, Nazraeli Press, mars 2003
 
     

Images Courtesy Yvon Lambert 

Voir aussi:
http://radio.uchile.cl/2015/03/08/el-documental-que-relata-la-vida-breve-de-gordon-matta-clark

http://arttattler.com/archivemattaclark.html

"Une extension photographique"
L'ensemble de la réalisation fut, comme pour chacune des œuvres de l'artiste, totalement documenté. Photographies, films 8mm, Matta Clark traduisait chacune de ses interventions, chaque étape du travail sur la maison par des images, "pour que la pièce ait aussi une extension photographique."
Splitting, livre édité à l'occasion de se travail, montre une série de photomontages nouveaux. Dans Bronx Floors, Matta Clark avait déjà commencé à associer des images les unes aux autres, présentant ensemble, l'un à côté de l'autre, les clichés des découpes réalisées dans les murs.

Ces "polyptiques" ne sont pas encore véritablement du photomontage dans la mesure où il n'y a pas 'incrustation" d'une image dans l'autre, et que chaque image nous montre des espaces similaires mais toujours différents.
 

Photomontages

Les photomontages réalisés pour Splitting recomposent littéralement l'espace. Les images s'articulent, s'ouvrent autour de la fissure qui traverse la maison pour proposer de nouvelles perceptions. Cette démarche est intéressante parce qu'elle signifie, de la part de l'artiste, une sorte de proposition. Comme une maquette, les photomontages nous dévoilent un "projet d'espace" (Matta Clark), un lieu aux perspectives étranges, contradictoires.
"Dans la maison d'Humphrey Street, la découpe a rendu l'espace plus articulé." La pratique du photomontage en tant que "puzzle" semble alors parfaitement logique, ou en tout cas très bien adaptée, le photomontage de Matta Clark se conjuguant avec son travail sur l'espace et les "déconstructions" d'immeubles.



"Opérations soustractives"
"J'utilise le collage et le montage. J'aime beaucoup casser – c'est d'ailleurs ce que je fais avec les immeubles. J'aime beaucoup l'idée que le procédé sacré du cadrage des photos est tout autant "violable" [...] J'ai commencé par essayer d'utiliser des images multiples afin de tenter de capturer l'expérience "globale" de mon travail. C'est une approximation de cette sorte de "prise de contact" ambulatoire de ce que signifie l'espace. Au fond, c'est une façon de traverser l'espace". Il y a dans ces images une coordination de plusieurs points de vue différents, la restructuration d'espaces complexes qui amènent le spectateur à retrouver dans son décor familier des choses qu'il n'avait peut-être pas vues : "Opération soustractive, des découpes architecturales réalisées par Matta Clark, comme l'acte photo tranche dans le vif du réel. Une connaissance intime de l'architecture résulte de ce coup de bistouri dans la chair du monde. Fenêtres, découpes et images photographiques se conjuguent ici pour inciter le spectateur à procéder à l'endoscopie de son environnement urbain." 

Dévoiler l'intérieur
La photographie est en soi un acte de "découpe du réel". Le photomontage, qui est un ensemble de "morceaux d'images", illustre la métaphore de manière encore plus explicite. Découper un bâtiment pour en dévoiler l'intérieur, la structure, c'est mettre en évidence de quoi était faite l'intimité des foyers. Les découpes de l'artiste révèlent alors l'intégration intime de l'espace de vie compartimenté et dévoilent comment les familles s'adaptent à la structure sociale que son contenant lui impose. Le type de construction est alors mis à jour, ainsi que l'adaptation de la famille privée (et/ou de l'individu) à cette ordre invisible, imposé par une architecture socialement conformiste. "Les essais d'anarchitecture de Gordon Matta Clark représentent (…) un point tournant, évoluant progressivement vers une "photographie" du champ urbain, la photographie étroitement associée à un processus de construction-déconstruction de la ville , à une sorte de vandalisme qui semble vouloir tout à la fois sauver la ville et la fouiller pour en racheter la mémoire."

Jórdi Gourbeix

 



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